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SénégalLouis Roger Kemayo, brosse sans concessions ni faux-semblants, le profil psychologique du "dépigmenté". Il s'est penché sur ce phénomène qui touche les populations noires. Pourquoi ils s'éclaircissent la peau ? A cette question, il apporte des réponses qui sont autant de pistes de réflexion. Il parle sans retenue de Fanon, de l'Occident et du Continent. Il se risque même à la prospective : demain, "si rien ne change, on s'achemine vers une auto-extermination de la race noire". Sur lui, il ne dira rien de plus que l'essentiel : "Louis Roger Kemayo, sociologue".
Africavox.com : Qu'est ce qui pousse certaines
femmes noires à se dépigmenter la peau ?
Louis Roger Kemayo : Les causes profondes de ce phénomène remontent au contact
colonial. C’est une tendance chez certains nègres
qui choisissent d’éclaircir davantage leur peau en la dépigmentant et
décolorant pour arriver à donner l’impression d’être des blancs. J’imagine que c’est au contact avec l’Occidental que
certains nègres ont éprouvé comme un complexe d’infériorité vis-à-vis de ceux
qu’on appelle les blancs. A partir de ce complexe d’infériorité, est venue
l’idée de vouloir ressembler au blanc. L’écrivain martiniquais Frantz Fanon a écrit
un ouvrage au titre très évocateur : Peau noire, masques blancs.
Donc, on est des noirs mais, nous voulons être des blancs dans nos têtes. Quand
ce complexe a été intériorisé, on ne veut plus avoir non seulement la tête qui
est faite de pensées occidentales, on veut également avoir une peau qui
ressemble à celle de l’Occidental.
Africavox.com : Le traumatisme post-colonial suffit-il à expliquer cette
tendance à la dépigmentation généralisée ?
L.R.K. : La pratique de la dépigmentation procède d’un profond
traumatisme post-colonial. Dans le subconscient de certains noirs, le blanc reste inconsciemment un modèle supérieur.
Voilà pourquoi il faut lui ressembler. Selon nos études, les motivations de
beaucoup de femmes sont purement esthétiques tandis qu’un petit nombre d'entre
elles le font pour des raisons thérapeutiques. Toutefois, la majorité des
femmes sont souvent motivées par la "tendance" ou le "suivisme".
Africavox.com : Le fait que beaucoup d’hommes préfèrent les femmes au teint
clair peut-il expliquer ce fléau ?
L.R.K. : Celui qui se dépigmente la peau est un grand complexé, qui a
complètement honte d’être né noir. Certains hommes préfèrent effectivement les
femmes au teint clair. Mais est-ce suffisant pour que les femmes renient leur
identité ? Entre hommes et femmes, les responsabilités sont sans doute
partagées.
Africavox.com : Au-delà des maladies, quelles sont les risques encourus ?
L.R.K. : Si rien ne change, on s’achemine vers une auto-extermination
de la race noire. Or, nul n’a choisi de naître sur X ou Y continent. Les noirs
devraient donc être fiers de leur peau et revendiquer leur identité culturelle.
En regardant les médias occidentaux, vous comprendrez que tous nos actes sont
singés sur l’Occident. De toutes les façons, la dépigmentation de la
peau est une véritable aliénation
culturelle.
Africavox.com : Peut-on arriver à éradiquer ce phénomène ?
L.R.K. : Une habitude qui entre dans les habitudes devient une tradition. Elle devient même une culture qui se transmet d’une génération à l’autre. Dans ce contexte, éradiquer ce fléau devient une opération complexe. Cela passe par le changement de mentalité (des femmes et des hommes). Un tel traitement doit se faire sur la durée. Mais lorsqu’on regarde le flux impressionnant des médicaments à base d’hydroquinone qui envahissent nos marchés à des pris défiant toute concurrence, peut-on éradiquer la dépigmentation ? La pratique généralisée des femmes à suivre la "tendance" des teints clairs peut-elle disparaître du jour au lendemain ? Je ne le pense pas. Le gouvernement doit prendre des mesures fermes pour interdire ces produits comme en Europe où c’est interdit depuis 2001. Par ailleurs, il faut sensibiliser les populations à accepter leur peau noire, à être fière de leur couleur. C’est en tout cas un travail de longue haleine.