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SénégalPour atteindre Sens interdit au marché Central de Douala, il faut franchir un petit obstacle : enjamber un caniveau gorgé d’eau. Un faux pas et… patatras. A peine l’obstacle franchi, l'on se retrouve devant la propriétaire du restaurant. Rencontre.
En cet après-midi de septembre, la chaleur est étouffante. La demi-douzaine de personnes assise sur l’unique table-banc de ce restaurant à ciel ouvert transpire à grosses gouttes. Tous mangent visiblement avec appétit. La propriétaire, "Magne", apprendra-t-on plus tard, a déjà rempli une assiette de riz. ‘’Asso (diminutif d'associé), je te sers quoi ? Poisson sauce tomate ou sauce d’arachide ?’’, interroge-t-elle. Nous n'avions pourtant pas encore esquissé un geste pour passer commande.
"Si la sauce suffit déjà, tu me dis, hein’’.
A la question, teintée d’impatience, ‘’Tu ne manges pas ?’’, l'on comprend que c’est notre plat le plat de riz qu'elle a dans les mains nous est destiné. Le regard se fait insistant. Pour ne pas la frustrer, nous répondons : ‘’Sauce d’arachide’’. Magne ne se fait pas prier. Une louche gargantuesque est plongée dans un seau de 15 litres et aussitôt ressortie pour arroser le riz. Le mélange: une véritable popote. Le riz est devenu pâteux. Pourtant, Magne (qui signifie la mère des jumeaux en Bamiléké) continue de verser la sauce tout en lançant : ‘’Si la sauce suffit déjà, tu me dis, hein’’. Elle n’a pas fini de parler que nous l’interrompons dans sa générosité.
A vue d’œil, ce qui tient lieu de repas ne paye pas de mine. En bouche, le plat est plutôt fade. A côté de nous, les autres clients, sans doute des cordonniers ambulants que trahissent leurs boîtes à outils, se lèchent les babines. Nous avons intérêt à avaler au moins la moitié de notre plat, si nous voulons rester en bon termes avec Magne. Nous demandons alors du piment pour donner un peu de goût à notre repas. La cuisine de Magne devient alors mangeable. Mangeons donc et discutons avec notre hôte.
"Mon fils, je jongle non’’
Comment Magne réussit-elle à faire du bénéfice en vendant des repas à un tarif aussi dérisoire alors que les produits vivriers sont hors de prix ? ‘’Mon fils, je jongle, non’’, explique-t-elle. Ah bon ! Et en quoi consiste donc "cette jonglerie" ? Magne va droit au but : ‘’Je n’achète que du poisson maquereau en vrac. C’est le poisson le moins coûteux. Quant au riz, je prends ceux qui sont cassés car ils sont moins chers. J’achète la tomate, les herbes aromatisées avec lesquelles je parfume légèrement ma sauce. Le tour est joué. Lorsque je vends tout, je trouve mon compte. Mais lorsqu’il pleut, comme c’est le cas en ce mois de septembre, c’est difficile de rentrer dans les frais’’, déclare Magne qui trouve toujours une astuce pour tirer son épingle du jeu. ‘’Ceux qui n’ont pas 300 FCFA (près de 45 centimes d'euros) viennent à partir de 16h. S’il y a encore de la nourriture, ils mangent pour payer dès qu’ils ont un peu d’argent. Mais si la nourriture reste toujours, je ramène à la maison. Mes cinq enfants font alors la fête avec ceux du voisin’’, confie la restauratrice.
"Tolérance administrative à visage humain"
Les clients, eux, y trouvent leur compte : ‘’Mon frère, tu veux quoi ? C’est la bonne bouffe hein. Et en plus, c’est très économique’’, lance un pousseur. Un vendeur ambulant renchérit : ‘’C’est Dieu qui nous a envoyé Magne’’. A Sens interdit, en plus de Magne, une dizaine d’autres femmes cuisinent ‘’un peu de tout’’. Leurs clients, en majorité, des petits commerçants du marché central de Douala. Bouba, vendeur de chaussures de friperie, met un bémol : ‘’Ici, tu vas forcément avoir mal au ventre les premiers jours. Mais après, on s’habitue. On n’a pas le choix. Les temps sont durs’’, explique-t-il en mangeant de plus belle.
A la Délégation régionale de la Santé du Littoral, un agent connu sous le nom d’Aladji lâche : ‘’Les conditions d’hygiène de ces tourne-dos sont sujets à caution. Ces dames reçoivent les visites des Services d’hygiène de la Mairie. Mais elles réussissent toujours à trouver un terrain d’entente. Bien évidement, on ne peut pas les chasser, car c’est là où tous les gagne-petits mangent matin, midi et soir. On fait la tolérance administrative à visage humain’’.