Site global
Cameroun
Côte d'Ivoire
SénégalEn Côte d’Ivoire, depuis près de deux décennies, l’histoire très souvent, se répète en fin d’année : des fêtes de Noël gâchées par des évènements sociopolitiques. Décryptages et témoignages. Histoire d’un mois de décembre…presque comme les autres.
Nous sommes le 7 décembre 1993. La gorge étreinte par les sanglots, le Premier Ministre d’alors, Alassane Ouattara, annonce la mort de Félix Houphouët-Boigny, premier Président de la République de Côte d’Ivoire, qui dirige sans partage, le pays depuis 1960.
"Je me souviens comme si c’était hier, témoigne Maurice Kacou Guikahué, le Ministre de la Santé du Président Félix Houphouët-Boigny. Cela a été une épreuve douloureuse pour tout le peuple ivoirien. Le Gouvernement a décrété trois mois de deuil national. Dans ces conditions, qui aurait pu avoir le cœur à la fête en fin d’année ? ".
Le triste bal des prétendants
Le décès de Félix Houphouët-Boigny ouvre la voie à une guerre de succession entre son Premier Ministre, Alassane Ouattara et son dauphin constitutionnel, le Président de l’Assemblée Nationale, Henri Konan Bédié. Le dernier prendra le dessus et conduira le pays vers la première élection post-Houphouët en 1995. L’élection présidentielle d’octobre 1995, un vote émaillé de violences. C’est le fameux "boycott actif" lancé par l’opposition d’alors, en vue de saboter le scrutin.
"Le dernier trimestre de 1995 est marqué par des actions politiques d’une rare violence. Les populations du centre du pays, supposées ou réellement militantes du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, alors parti au pouvoir, NDLR) sont chassées dans certaines zones forestières, notamment dans la région natale du patron du Front populaire ivoirien (FPI, alors principal parti d’opposition, NDLR) de Laurent Gbagbo. Les populations du nord acquises à la cause du Rassemblement des républicains (RDR, nouvellement créé pour défendre la cause d'Alassane Ouattara, NDLR) détruisent certains symboles de l’Etat. Et puis, il y a les marches et les grèves intempestives des opposants à Abidjan, etc.", note le Docteur Bertin Kouadio, historien, enseignant à l’université de Cocody. La fête de Noël, cette année là, est, comme on s’en doute, morose.
Père Noël en treillis
"De 1996 à 1998, l’on assiste à une accalmie sur le front politique et les Ivoiriens qui adorent faire la fête, ne se privent pas pendant les festivités de fin d’année", commente le Docteur Kouadio. "Le Noël le plus gâché est sans aucun doute celui de 1999 ", souligne Venance Konan, journaliste et écrivain.
En effet, le 22 décembre 1999, la mutinerie de quelques soldats, aboutit à un coup d’Etat, deux jours plus tard, juste à la veille de Noël. Le général Robert Guéi, surnommé par la presse ivoirienne "Père Noël en treillis", arrache le pouvoir à Henri Konan Bédié et installe une junte militaro-civile chargée de conduire le pays à une élection présidentielle, dans les dix mois suivants. "C’est sans doute, le Noël le plus triste, indique l’historien Bertin Kouadio. Il intervient sous couvre-feu et état d’urgence. La messe de minuit est annulée tout comme la fête dans les maquis et autres bars."
Un an plus tard, rebelote. "La fin d’année 2000 est particulièrement douloureuse pour nos militants", affirme Amadou Coulibaly, secrétaire national chargé de la communication du RDR d’Alassane Ouattara. "D’abord le charnier de Yopougon découvert en octobre 2000 et qui contenait 57 corps, tous militants du RDR, puis les violences meurtrières de décembre 2000, lors de la campagne pour les élections législatives, boycottées par notre parti, au cours desquelles il y a eu des centaines de morts, qui se comptaient prioritairement parmi nos militants", se rappelle le secrétaire national à la communication du RDR.
La Malédiction de décembre
Conséquence : " Tandis que certains Ivoiriens, non directement touchés par ces violences, célèbrent les fêtes de fin d’année, d’autres devenues victimes de ces violences meurtrières, portent leur deuil", soutient le Docteur Kouadio.
La malédiction de Noël semble ne plus s’arrêter. En 2002, le pays est divisé en deux par un conflit provoqué par une rébellion armée. "Le couvre-feu, se souvient Marcel, élève ingénieur dans une école privée d’Abidjan, courait de 18h à 8h, puis a été exceptionnellement assoupli pour les fêtes de fin d’année. Cela n’a rien arrangé. La fête avait déjà été gâchée par le conflit, le premier qu'ont connus les Ivoiriens et qui a consacré la partition du pays".
Deux ans plus tard, Noël a un goût mi-figue mi-raisin. Raison : "Les escadrons de la mort enlèvent et tuent nuitamment d’honnêtes citoyens et l’année est marquée d’une part, par les massacres de centaines d’opposants en mars, puis des enlèvements, suivis d’assassinats d’honnêtes citoyens, par d’obscurs escadrons de la mort, à la suite de la relance du conflit par l’armée gouvernementale. En outre, les évènements de l’Hôtel Ivoire d’Abidjan, au cours desquels des jeunes patriotes, farouches supporters du président Gbagbo, sont tués dans des circonstances troubles, par l’armée française, endeuillent de nombreuses familles ivoiriennes. Sans oublier au passage, la chasse aux Français lancée par des supporters de M. Gbagbo, le pillage ou l’incendie de nombreuses entreprises notamment françaises, au cours des deux derniers mois de l’année, qui conduisent à la perte de dizaines de milliers d’emplois", note Maître Traoré Drissa, président du Mouvement ivoirien des droits de l’homme (MIDH). Encore un Noël gâché cette année là. Puis vint 2010.
En 2011, ça va aller
"La crise postélectorale, née de la volonté du président sortant Laurent Gbagbo de ne pas reconnaître sa victoire au président élu, Alassane Ouattara, a agité le spectre de la guerre civile et menace les emplois. Majoritairement, les Ivoiriens ont préféré rester chez eux, cette année, souvent sans acheter un seul cadeau de Noël pour leurs enfants", fait observer Soumahoro Farikou, président de la Fédération nationale des commerçants de Côte d’Ivoire (Fenacci).
Les fins d’années passent et ont l’air de se ressembler. Et parce que "découragement n’est pas Ivoirien", comme dit l’adage, les Ivoiriens, espèrent qu’au moins en 2011, comme ils ont appris à le dire depuis que la politique gâche leurs fêtes de fin d’année, " ça va aller".