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Debat : On est jeunes et limités !
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La Grande Déprime
Dr Alfred Babo sociologue ivoirien
Publié le 29/12/2010 par Prince Beganssou
Billet consulté 703 fois
La grande déprime

Le Dr Alfred Babo est sociologue. Enseignant à l’Université de Bouaké, deuxième ville du pays, devenue capitale de l’ex-rébellion des Forces nouvelles depuis 2002, il est l’auteur d’un livre intitulé " Les jeunes, la terre et les changements sociaux en pays baoulé en Côte d'Ivoire".* Dans cet entretien, il explore les conséquences sociétale des crises que traverse le pays.



Africavox.com: Comment la crise militaro-politique qui dure depuis huit ans, en Côte d’Ivoire agit-elle sur le moral des populations ivoiriennes ?

Dr Alfred Babo : Il y a une expression en Côte d’Ivoire qui dénote de l’état d’esprit des populations ivoiriennes. L’énoncé "on est fatigué" est devenue tellement populaire qu’on en a fait une chanson. Elle exprime la lassitude des populations dans une crise qui tarde à prendre fin. Avec les évènements en cours actuellement, à savoir les violences postélectorales, les populations vivent dans une angoisse permanente, dont la fin n’est pas perceptible. Les violences politiques aggravées par l’augmentation des prix des denrées alimentaires de base, sur les marchés, sapent  davantage le moral des populations. Elles dépriment.

Africavox.com : Quels sont les comportements qui se sont développés avec la crise ?

Dr.A. B: La crise est longue. Elle date d’avant 2000 et a eu pour effet de faire émerger de nouveaux comportements, notamment chez les jeunes qui ont développé une sorte d’accoutumance et de banalisation de la violence. Le recours à la violence est observé chez des jeunes, tant dans les établissements scolaires que dans les rues, aussi bien dans les campagnes que dans les villes. La dépravation des mœurs a atteint des proportions inquiétantes et l’implication des enfants dans les pires formes de travail s’est intensifiée avec leur présence dans la guerre : rébellion au nord et milices au sud. On note par ailleurs les diverses formes de prostitutions, de trafics notamment de stupéfiants, etc. Pour certaines familles, ces comportements relèvent de stratégies de survie sociale et économique. Au niveau social, les populations ont développé un reflexe d’identification ethnique très poussé, développant de façon inconsciente une sorte de repli identitaire dans les actes sociaux comme la location de maisons, les mariages, la solidarité, le recrutement dans les entreprises, etc.

Africavox.com : Quels sont les risques sociaux qu’une crise qui perdure, peuvent engendrer à court, moyen et long terme ?

Dr.A.B : La Côte d’Ivoire subit déjà de pleins fouets les effets d’une crise interminable. Aujourd’hui, les élections qui avaient été présentées comme la clé de voûte de la sortie de crise se sont transformées en facteur clé de résurgence de la guerre. La libération inéluctable d’énergies longtemps mal contenues mène le pays vers une guerre civile dans l’immédiat. A moyen et à long termes, recoller les morceaux de la société ivoirienne deviendra de plus en plus complexe. Un autre risque, concerne la complexification des rapports de la société ivoirienne  avec ce qu’il est convenu d’appeler la communauté internationale quelle que soit la solution de la crise postélectorale actuelle. Après cinquante ans d’indépendance, une frange importante de la jeunesse ivoirienne à l’image de celle de l’Afrique, appréhende les relations internationales autrement que sous un rapport de domination des puissants sur les faibles.    

Africavox.com : Que faut-il pour que ces comportements disparaissent ?

Dr.A.B : Le retour de la paix est le préalable à toutes actions durables et efficaces de lutte contre les travers dont nous avons parlé. Une fois la paix rétablie, les comportements anormaux devront être pris en charge par l’Etat. Cela suppose l’application effective des lois en vigueur, mais aussi de nouvelles réformes en matière de lutte contre les discriminations de toutes natures, notamment ethniques.

Africavox.com : Quelles solutions le sociologue conseille-t-il pour la paix sociale ?

Dr.A.B : Il n’y a pas de solutions qui relèveraient uniquement de la sociologie. Nos propositions reposent sur l’abandon des formules standards de "sharing power" (le partage de pouvoirs, consacré par les différents accords sur la crise ivoirienne, NDLR) dans le cadre du " peacebuilding " (construction de la paix en anglais, NDLR) promues par les Nations Unies et qui ont montré leurs limites dans de nombreux conflits en Afrique, particulièrement en Côte d’Ivoire. La paix passe par un processus de restauration de l’Etat de droit dans une société qui sort de la crise. Celui-ci sera le socle d’une démocratie participative propre aux contraintes sociales et économiques du pays. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’aujourd’hui, les conflits en Afrique intègrent ce qu’on appelle les systèmes de conflits mettant en branle dans une crise interne à un pays, des intérêts géostratégiques et financiers colossaux. Aux intérêts des Etats, se mêlent ceux des grandes multinationales qui elles-mêmes tiennent les rênes de l’économie mondiale. Ces liens sont tels que les richesses naturelles que l’on découvre chaque jour en Afrique (Côte d’Ivoire, Delta du Niger  au Nigéria, Gabon, Ghana, Niger, Tchad) plutôt que d’être des mannes de développement et d’amélioration du vécu des populations de plus en plus indigentes, apparaissent comme des "malédictions", sources de guerres et d’autres atrocités. La stabilité et la paix des pays africains passent nécessairement par l’établissement d’une justice sociale à travers une répartition équitable des richesses et qui se ressente dans le quotidien des populations des pays africains.


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Prince Beganssou
Abidjan
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1 commentaire

commentaire du 29/12/2010 par Ismaïla-1
Entretien très bien mené par Prince Begansou et dans lequel le Dr. Alfred Babo donne une lecture froide de la situation sociale Ivoirienne. Pour ce qui concerne les solutions à la crise post-électorale, l'abandon du "sharing power" promue par les Nations Unies au profit de la totalité du pouvoir au président élu démocratiquement pourrait être une bonne option, surtout dans le cas ivoirien. Mais cela ne pourrait se faire sans des Institutions fortes, pour éviter qu'une fois arrivé aux affaires, le nouvel élu (re)taille la Constitution à sa mesure et ne ramène le peuple à la case départ.
 
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