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SénégalAbidjan-Accra en sens inverse. Deux à quatre mois après qu’ils aient fui les combats en Côte d’Ivoire pour trouver refuge au Ghana, de nombreux Ivoiriens empruntent depuis fin avril le chemin du retour au pays. Nous avons fait le voyage avec certains d’entre eux.
Tout commence à la gare de Kanéshi, à Accra. Il est presque 10 heures quand le véhicule de douze places quitte la gare routière de la capitale ghanéenne pour Elubo, la ville ghanéenne qui fait frontière avec Noé, la première ville ivoirienne, située au sud-est du pays. Les passagers du car sont tous ivoiriens, excepté le chauffeur, un homme d’une cinquantaine d’années qui mâche un cure-dent et s’arrête tous les cent kilomètres pour vider sa vessie. Le convoi dans lequel nous avons pris place est le troisième, et certainement pas le dernier. Le premier est parti à 8 heures.
" J’ai raté de justesse le deuxième départ ", regrette un jeune homme qui n’arrête pas de se plaindre du conducteur, " trop lent " à son avis. " Il faut que j’arrive tôt pour pouvoir manger un bon garba (mets très prisé des jeunes ivoiriens, fait de couscous de manioc cuit à la vapeur et assaisonné de poisson frit, NDLR). Cela fait des mois que je n’en mange pas ", avance le jeune homme qui se présente comme un étudiant en médecine à l’université d’Abobo-Adjamé (Abidjan), qui a fui le pays dès les premiers affrontements post-électoraux.
" Il paraît qu’à partir de 20h, il n’y a plus de garbadrôme (espace où est vendu le garba, NDLR) ouvert ", dit-il à sa voisine, une jeune dame qui porte sur ses genoux une fillette.
" Salut ô terre d’espérance… "
A Takoradi, à mi-chemin de l’arrivée, la fillette remarque un attroupement d’élèves en tenue scolaire et dit, toute excitée, à sa mère : " Je vais repartir à l’école ! ". Sans attendre la réponse, elle se met à entonner l’Abidjanaise, l’hymne nationale ivoirien : " Salut ô terre d’espérance, pays de l’hospitalité, tes légions remplies de vaillance, ont relevé ta dignité… ". La chanson a le mérite de réveiller des souvenirs chez Emeline, une infirmière qui a quitté le pays avec son époux, un homme d’affaires et ses deux garçons inscrits au lycée.
" J’ai vu tellement de choses au Chu (Centre Hospitalier et Universitaire, NDLR). Les gens amenaient leurs blessés en chantant l’Abidjanaise, pour se donner du courage ». Emeline espère pouvoir reprendre son travail au Chu de Cocody, dès qu’elle " arrive à Abidjan ". Quant à son époux, il ne dit rien. Assis devant le véhicule qui avance sans se hâter, il reste muet, comme indifférent. " Mon mari a tout perdu. Il avait une entreprise d’importations de véhicules d’occasion. Quand les hostilités ont éclaté à Abidjan, des gens armés sont venus et ont emporté tous les véhicules, nous explique-t-elle. Il est triste, mais je le connais, il va se relever. C’est déjà arrivé une fois, en novembre 2004 et il s’est relevé ".
" Le camp de réfugiés se vide "
Un peu plus de quatre heures après avoir quitté la gare d’Accra, le car arrive au camp des réfugiés ivoiriens. L’étudiant en médecine fait remarquer que " le camp de réfugiés se vide. Je suis passé par ici avant d’aller à Accra. A ce moment-là, à pareille heure, il y avait plein de monde au bord de la route, avec des baluchons, attenant que le HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés, NDLR) s’occupe d’eux ".
Peu avant 18h, les formalités aux deux postes frontières terminées, nous retrouvons Emeline et sa famille, à la gare routière de Noé. Le jeune étudiant n’avait ni passeport ni gros bagages, juste un sac au dos. Il a vite sauté dans un véhicule de 18 places, qui s’apprêtait à partir pour Abidjan. Le conflit a créé un nouveau métier : celui des transporteurs particuliers. Ceux-ci font le trajet Noé-Abidjan, avec des véhicules personnels de cinq places, au tarif double. Trop cher pour Emeline et sa famille. En moins de trente minutes, le car est plein. En moins de trois heures, nous sommes à Abidjan. Juste après le carrefour Akwaba de Port-Bouët, la première commune à l’entrée Est d’Abidjan, l’époux d’Emeline sort de son silence. A la vue d’une rangée de véhicules d’occasion importées, garées dans un parking, il s’exclame : " Tiens ! ", et n’en dit pas plus. Emeline le regarde et les deux échangent un sourire.
Espoir
Jusqu’à la gare routière de la commune de Treichville, où le car vomit ses passagers, le silence est la chose la mieux partagée par tous, désormais ex-réfugiés. Dès qu’il descend, l’époux d’Emeline se dirige vers le chauffeur et prend son numéro de téléphone. " Ton car est vieux, si tu veux le changer, prendre un nouveau ou faire un troc, je peux t’aider. Je suis importateur de voitures ", lui dit-il. Emeline nous regarde et sourit. " Il faudra que vous aussi donniez votre numéro ", nous fait-elle savoir. Au même moment, Treichville sombre dans le noir. L’électricité vient d’être coupée. Un aboyeur de la gare crie aux passagers qu’ils doivent rapidement vider les lieux s’ils ne veulent pas être agressés par des bandits. " Cela nous rappelle qu’il y a encore beaucoup à faire après la guerre. J’espère que chez nous à la Riviéra (quartier cossu de la commune de Cocody, dans le district d’Abidjan, NDLR), on n’a pas coupé le courant et que chez moi au service, le travail a repris ". Espoir : le mot semble être le nouveau leitmotiv en Côte d’Ivoire.