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SénégalPaul Abouna, anthropologue à l’université de Yaoundé I, étudie la question de la consommation. Il analyse cette habitude camerounaise de se mettre à table dans les débits de boisson et la compare avec les anciens usages de consommation d’alcools.
Africavox.com : Pour certains, les bars sont trop nombreux dans les grandes villes camerounaises. Mais apparemment, les consommateurs créent cette demande et l’entretiennent. Sommes-nous un peuple de " buveurs ", pour ne pas dire d’alcooliques en puissance ?
Paul Abouna : On peut le dire, les Camerounais sont des buveurs, de grands consommateurs, en ce sens que s’il existe une norme de consommation des boissons, ils sont au-dessus. La boisson, au regard de sa disponibilité, est l’aliment le plus disponible. Dans certains pays, on cherche des lieux où l’on peut consommer de l’alcool et on a du mal à en trouver. Certes, ce sont des pays à majorité musulmane, mais l’argument religieux ne compte pas au Cameroun. Si vous allez à la Briqueterie (quartier habité par une communauté musulmane à Yaoundé), vous y trouverez des bars. On vous servira de l’alcool et ceux qui y vivent en boiront également.
Africavox.com : Cette consommation a-t-elle été mesurée ?
P.A : Il n’y a pas de statistiques mais des indicateurs qui ont valeur de statistiques. Des sociologues et des anthropologues ont travaillé sur le phénomène et ont dégagé le visage mortifère de la vie : bagarres, agressions, accidents, violences conjugales, incivilité… Ils ont prouvé que l’alcool est pour beaucoup dans l’éclosion de ces problèmes. C’est dire combien la consommation d’alcool donne un visage triste à nos villes.
Africavox.com : L’ancienne situation de l’éloignement entre deux bars a largement cédé la place à leur prolifération. Qu’est-ce qui explique cette mutation ?
P.A : La consommation d’alcool est un phénomène culturel. Elle existait avant la colonisation. Il y a des écorces, des racines, qui subissaient des transformations et devenaient des produits alcooliques. Cela explique l’existence de cette consommation. La consommation d’alcool est donc un élément de la culture, une part de la réponse d’un peuple à un problème auquel il fait face. Mais à quoi le peuple fait-il face ? Hier, il s’agissait de rechercher et d’entretenir la convivialité, la sociabilité. Il existait des raisons médicales et surtout la raison cathartique car cette alimentation permettait d’épurer un mal qui vous accable de manière collective. L’alcool pouvait servir à masquer les réalités. Il est possible que ces raisons se soient adaptées. Hier, les grands griots et conteurs d’épopées étaient aussi de grands buveurs qui s’évadaient grâce à l’alcool. Aujourd’hui, la dimension cathartique explique en grande partie la consommation en masse. Une étude historique montre que même au plus fort de la crise économique, les bars et les sociétés brassicoles ont continué à faire des bénéfices. Quand le monde n’offre plus d’opportunité, on s’évade. Il s’agit de fuir la souffrance, la réalité. Aujourd’hui, l’on recherche, comme hier, la sociabilité. Les gens consomment pour renforcer leurs liens de solidarité. Ce peut être des liens naturels : appartenance à une culture, une région. Sinon, ces solidarités découlent de constructions : regroupements professionnels, religieux, groupes d’entraide.
Africavox.com : La jeunesse fréquente beaucoup les lieux où l’on consomme de l’alcool. Comment expliquer qu’une frange de la population déshéritée et tenue hier à distance de ces lieux y fait une telle irruption ?
P.A : Les raisons précédemment évoquées s’appliquent à la jeunesse qui fuit l’aspect mortifère et répugnant de la vie. La jeunesse d’avant ne connaissait pas le chômage tel qu’il est aujourd’hui, ni certaines maladies comme le sida. Actuellement, la jeunesse souffre du manque de visibilité. Ce qui peut les amener à s’adonner à cette consommation, parfois à un taux élevé. Ceux qui sont d’une certaine génération vous diront qu’hier, c’était moins important. Une sociologie des jeunes consommateurs d’alcool - tranche d’âge, sexe, origine sociale - prouvera que ce sont des sans-emploi, des gens qui font de « petits métiers », des étudiants, qui en abusent. Comme le disait Georges Bataille, ces jeunes consomment la part maudite. C’est le surplus de la consommation qui relève de la destruction. On consomme pour détruire le bien. On boit non pour étancher sa soif mais pour dilapider, en achetant une bouteille de champagne à 200 000 francs Cfa (305 euros). Ici, ce sont les jeunes issus de l’élite qui sont concernés ou bien ceux qui passent pour tels. Cette consommation devient alors un élément d’identification sociale.
Africavox.com : Comment pourrait évoluer l’attitude des consommateurs d’alcool camerounais ?
P.A : La consommation d’alcool est difficile à éradiquer. Tout est question de seuil. Ce que l’on doit éviter, c’est la consommation pathologique qui détruit, crée la fiction. Les causes de la consommation exagérée d’alcool ayant été identifiées, il faut inverser les tendances : la pauvreté doit céder la place à des conditions de vie meilleures. En général, il faut que la société camerounaise crée les conditions pour faire rêver. Quand vous avez un rêve à réaliser, vous ne pouvez pas vous laisser aller à la consommation d’alcool qui vous en éloignera. Les solidarités tribales doivent céder la place à un sentiment national. On doit connaître une solidarité plus grande. Les solidarités tribales donnent trop souvent l’occasion de boire.
