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SénégalA Yaoundé et à Douala, de plus en plus de points chauds se créent, au grand dam de certains riverains qui voient leur environnement envahi par le bruit et d’autres nuisances.
Comme souvent lorsqu’un nouvel administrateur arrive dans le coin, la rue de la joie de Deïdo à Douala a été fermée quelque temps l’année dernière. Mais aujourd’hui, on y vit heureux. A l’une de ses extrémités, là où les décibels ne se font plus tonitruants, on mange du poisson frais, cuit délicatement à la braise. John et Matthew qui se sont rendus chez " Auntie ", une vendeuse de poissons braisés, avalent leurs plats dans des assiettes larges. Des plantains frits et une pâte de manioc cuit sont accompagnés par des rasades de bière ou de sodas servis très frais : il n’en faut pas plus pour remplir un estomac. A Douala, il fait chaud, et l’on aime cette ambiance-là, cette rue de la joie, dès que la nuit est bien avancée et les rues vidées.
" Quand on veut s'amuser… la rue de la joie "
" Ça a commencé comme une blague. Doucement, sans crier gare, mon village est devenu un lieu de carnaval des prostituées et des noceurs. En semaine, ce n'est pas très bruyant, mais les week-ends, je ne mets pas le nez dehors après être rentré chez moi ", explique Edouard E., un natif du coin. Il y a une dizaine d’années que ce vieux quartier de Douala a été choisi par le hasard pour accueillir Douala by night. Un cabaret célèbre, " Aux joies d’été ", se trouvait non loin de là. Le quartier était certes réputé pour produire de grands chanteurs, mais personne n’attendait la rue de la joie. Edouard, dont la famille loue les abords de la concession familiale à un bar, ne semble pas apprécier cette présence.
Ben Decca, chanteur camerounais, célèbre lui les rues de la joie de Douala de Bali à Deïdo : " Quand on veut s’amuser/Quand on veut se détendre après le boulot/Il n’y a qu’une seule chose à faire/C’est d’aller à la rue de la joie ! " " A la rue de la joie !/A la rue de la joie ! ", dit le refrain de ce makossa populaire.
John et Matthew ont fini de manger. La facture des deux bars et des trois boissons est là. 6 200 FCFA (9,60 euros) changent de main. Et les deux jeunes gens s’en vont en voiture. " Bye auntie ", lance Matthew. La vendeuse les gratifie d’un large sourire, en souhaitant les voir " next time ". Elle promet un cadeau. " Elle-même sait combien je contribue à ses recettes ", explique John. Avec son ami venu de Bamenda, les deux vagabonds, dans la nuit de Douala, cherchent un autre point de chute. C’est Matthew qui sélectionne sérieusement la prochaine étape. " Un jour de novembre 2008, je me suis fait arrêter dans une rafle ici et on a fermé la rue. J’étais malade d’énervement ", se souvient-il. Mais ça, c’est du passé. La vie à croquer les attend. Ce soir, il ne compte pas rentrer seul, confie-t-il, l’œil coquin, à son ami.
Nuisances et turbulence
A quelque 300 kilomètres de là, à Yaoundé, les noctambules ont également connu des désagréments. Le préfet du département s’était lancé dans une croisade contre les " carrefours de beaucoup de bars ", comme disait l’humoriste Jean-Miché Kankan. A Yaoundé comme à Douala, les grandes comme les petites rues de la joie sont redevenues vivantes mais calmes. Au grand dam de Rebecca, cette riveraine de la rue de la joie d’Essos à Yaoundé : " Quand j’étais jeune fille, j’allais m’amuser avec mes cousins à Paquita, une mini rue de la joie incontournable dans le Yaoundé des années 1980-1990. Je ne savais pas ce que ça pouvait être désagréable pour les habitants du coin. " La maison familiale d’Essos où elle vit est cernée de bars depuis le début des années 2000. On fait pipi sur la barrière et les effluves malodorantes d’ammoniaque sont devenus le parfum de l’environnement. C’est le " plus grave ", estime Rebecca, " car ça rend malade ". Le bruit assourdissant des musiques ne semble pas la déranger même si elle ne s’y accoutume pas vraiment. Un matin, il lui est arrivé de marcher sur un préservatif usagé : " Je me demandais comment ils ont fait pour ne pas jeter ce truc dans une poubelle à l’auberge. C’est incroyable ! "
N’empêche, pour ceux qui aiment Yaoundé dans les vapeurs enivrantes du soir, Essos est " the place to be ". Le carrefour de l’Intendance, Mvog-Atangana-Mballa et Melen essaient bien de lui tenir tête. Mais la magie du coin réside peut-être dans ce mélange d’insouciance juvénile, d’alcools à gogo, de filles faciles ou de vraies prostituées, et de jeunes de la haute société échappés de la maison familiale. Alors, quand on part de Columbia, dans le quartier mi-bourgeois, mi-populaire d’Obobogo, en quittant les bars " Mathieu 7-7 " ou " Point d’achèvement ", on va naturellement à Essos. Où bat le cœur de la joie.
