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SénégalAfricaVox.com : Comment vous êtes-vous retrouvée à Douala ?
Mme Liu Ging Hua : J’ai 52 ans. J’habite Douala depuis 25 ans. Le Cameroun, c’est mon second pays. C’est une bonne terre d’accueil. Voilà pourquoi je me sens bien ici. Avant d’arriver au Cameroun, j’étais en France. C’est le contexte socio-politique qui m’a encouragé à partir de la Chine. En 1984, Deng Xiaoping, le premier ministre chinois de l’époque, décrète une ère d’ouverture pour encourager les Chinois à aller davantage conquérir le monde. J’arrive donc à Paris en 1985. Mais je travaillais au noir, chez une tante qui fait dans la restauration. C’est ainsi que je décide de poursuivre l’aventure en Afrique. Je dépose mes valises au Cameroun parce qu’au Gabon voisin, la carte de séjour coûte plus d’un million de FCFA (NDLR : env. 1524 euros). Au Cameroun, elle coûte seulement 250 000 FCFA NDLR : env. 381 euros) pour une durée deux ans. C’est ainsi que je me suis d’abord installée au quartier Bonabéri, à Douala. A l’époque, je vendais des habits importés d’Europe. La mayonnaise ne prenait pas. C’est ainsi que je décide de m’installer à Bonapriso (un quartier chic de Douala). J’ouvre alors un petit restaurant à la Rue Toyota sur 600 m². Trois ans plus tard, en 1988 précisément, ma tante parisienne me fait un prêt de 15 millions FCFA (NDLR : env. 22867 euros) que j’ajoute à mes économies pour ouvrir le restaurant Le Pékin à la rue Njo Njo sur 1.000 m².
AfricaVox.com : Depuis, votre restaurant a acquis une grande renommée, à tel point que nombres de camerounais y célèbrent mariages et anniversaires…
L G-H : Exactement ! Les Camerounais aiment beaucoup manger chez moi. Je prépare bien. Je suis accueillante. C’est ainsi qu’un jour, un ami, un de mes clients, a demandé à organiser un mariage dans mon restaurant. Ce fut un succès. Depuis, plusieurs personnes viennent organiser des fêtes chez moi. Chez moi, les clients mangent des mets en écoutant de la musique chinoise dans un décor purement chinois. C’est aussi un lieu de rencontres. C’est dans mon restaurant que Liu (NDLR : son défunt frère cadet) a fait la connaissance des musiciens camerounais. Et comme Liu était allergique aux métiers des casseroles, il a commencé à chanter le makossa en live aux clients.
AfricaVox.com : Justement, parlez-nous de votre défunt frère. Comment un chinois installé au Cameroun s’est retrouvé à faire du makossa, une musique camerounaise ?
L G-H : C’est dans mon restaurant à Bonapriso que Liu du Kamer (NDLR : son nom d’artiste) a fait la connaissance de Bébé Manga et Grâce Decca, deux vedettes de la musique camerounaise. Liu travaille tellement avec cette dernière qu’il adopte pour nom d’artiste, Liu Decca. Mais c’est sa rencontre avec Beko Sadey qui le convainc à s’appeler dorénavant Liu du Kamer. La suite est couronnée par un album sur le marché et des clips vidéo qui passaient en boucle sur les télévisions de Douala. Tout cela jusqu’en 2006 où la mort viendra arracher l’artiste à peine dévoilé aux Camerounais. Rien qu’à l’évocation de ce douloureux passé, je suis très triste. Tous les jours, j’ai mal au cœur, en pensant à lui.
AfricaVox.com : Rentrez-vous souvent en Chine ? Avez-vous laissez une famille là-bas ?
L G-H : Je suis née dans une famille de cinq enfants : j’ai un grand frère, grand musicien et grand universitaire en Chine, un autre frère aîné, médecin aux Etats-Unis, une sœur qui vit au Japon, le défunt Liu du Kamer et moi, on était au Cameroun. Je suis originaire de Shangaï. Mon mari, lui, est resté en Chine où je vais régulièrement, comme à l’occasion de la mort récente de sa mère. Mais je trouve que la Chine a beaucoup changé aujourd’hui. Il y a des maisons et des routes partout. Enfin, mon unique fils, âgé de 21 ans et qui a étudié en Angleterre, est un camerounais parce que né à Douala.
AfricaVox.com : A Douala, on vous connait aussi comme l’une des " ambassadrices " qui interviennent lorsque vos compatriotes ont des problèmes avec la police, la gendarmerie, le fisc, etc. Vous avez décidément le cœur sur la main…
L G-H : Je connais l’histoire des Chinois à Douala. A mon arrivée en 1985, il n’y avait pas beaucoup de mes compatriotes ici. Il y avait 10 à 20 Chinois dans tout Douala. Lorsque tu passais quelque part, on pouvait te remarquer facilement parce qu’on n’était pas nombreux. C’est moi qui ai aidé le Consulat de Chine à s’installer à Douala. Je suis régulièrement sollicitée par mes compatriotes qui ont des problèmes aux Impôts, à la gendarmerie ou au tribunal. Je suis d’ailleurs presque toujours au courant des entreprises chinoises qui s’installent au Cameroun. Contrairement à ce qu’on l’on pourrait penser, la présence chinoise à Douala permet de faire entrer des devises étrangères. La preuve, à la rue de Centrale Voyages à Douala, le loyer mensuel des locaux servant de boutique était, il y a dix ans, de 150 000 FCFA (NDLR : env. 228 euros). Aujourd’hui, les mêmes locaux coûtent 300 à 400 000 FCFA (NDLR : entre 457 et 609 euros environ), voire plus. Moi aussi j’ai loué un terrain au niveau de la Douche Municipale à Douala pour y construire un immeuble de quatre étages pour accueillir les ressortissants de mon pays. Ceux-ci peuvent ainsi y trouver des locaux bons marchés.
AfricaVox.com : Depuis un quart de siècle, tout a été parfait. N’avez-vous jamais été désabusée par les Camerounais ?
L G-H : Tout ne peut pas être parfait. J’ai été victime de la " feymania " (NDLR : escroquerie) camerounaise il y a six ans. J’étais d’ailleurs en procès avec un démarcheur, un camerounais, qui a pris des marchandises de plus de 4 millions de FCFA (NDLR : env. 6097 euros) et qui refuse de reverser un radis. Mais cela ne m’empêche pas de continuer à œuvrer pour les Camerounais. En 2007, j’ai ouvert une école pour des camerounais voulant s’initier à l’apprentissage de la langue chinoise. Ensuite, je suis la présidente de l’association Amitié Chine-Cameroun à Douala. Mon plus grand bonheur, c’est de voir de plus en plus de mariages entre chinois et camerounaises se célébrer. C’est la preuve que l’amitié sino-camerounaise se porte bien.