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Sénégal" L’enfer est pavé de bonnes intentions ". Cet adage peut aisément s’appliquer au plus vieux journal de la Côte d’Ivoire, à savoir Fraternité Matin (Frat-Mat). Toujours décrié pour sa partialité par les opposants d’hier, ceux-ci, une fois parvenus au pouvoir, ne font rien d’autre que perpétuer la tradition. Ils font de ce journal pro-gouvernemental un instrument au service du pouvoir en place. Hier acerbe sur le fait qu’un gouvernement puisse financer voire posséder un organe de presse au mépris de toute règle de démocratie, le gouvernement actuel suit les pas de ses prédécesseurs. Et ce n’est pas pour demain qu’aura lieu la rupture, demandée par tous, appliquée par aucun.
Il porte fièrement ses 46 printemps qui lui confèrent le statut de plus vieux journal de l’Afrique de l’Ouest, et principalement de la Côte d’Ivoire. Une imprimerie de pointe et une maison d’édition font de Fraternité Matin, puisque c’est de lui qu’il s’agit, l’un des plus grands groupes de presse d’Afrique.
Journal pro-gouvernemental
Mais quel est le statut de ce journal ? Cela ne fait aucun doute : ce journal, né sur les cendres d’Abidjan Matin (premier organe de presse paru en Côte d’Ivoire sous l’ère de la colonisation), est avant tout un support d’accompagnement des activités du gouvernement. En tout cas, c’est le vœu qu’émit feu Félix Houphouët Boigny de la république d’alors, lors de l’inauguration des locaux de Fraternité Matin en 1965. Expliquer les choix du gouvernement, défendre ses positions, attaquer ses réels ou éventuels détracteurs et adversaires. Voici les tâches de ce quotidien.
Une mission réussie avec brio
Si l’on s’en tient à la longévité de Fraternité Matin, on peut dire que cet organe de presse a rempli avec brio la mission confiée par les différentes autorités qui se sont succédées à la tête de la Côte d’Ivoire. C’est que beaucoup d’organes similaires dans certains pays de la sous région, voire du continent, n’ont pas tenu la route et ont mis la clé sous la porte. Quel est donc le secret de ce journal ? " La diversification des titres du groupe Fraternité Matin peut en partie expliquer le relatif succès et la longévité qu’a eu le journal auprès des lecteurs. A cela, il faut ajouter les moyens colossaux que l’Etat a injectés dans le fonctionnement du groupe. Car pendant plus de 25 ans (1965-1990), le groupe Fraternité Matin fut le seul groupe de presse en Côte d’Ivoire. Ce qui lui a permis de sortir d’autres titres comme ID (Ivoire Dimanche), Ivoire Soir, le Guido, Femme d’Afrique) pour ne pas tomber dans la monotonie " explique Hervé Blagnon, journaliste et enseignant en communication. Cette stratégie va connaître ses premiers vacillements avec l’avènement du multipartisme qui favorisa l’arrivée de nouveaux titres sur le marché de la presse écrite.
L’hégémonie se fissure
Fraternité Matin a régné pendant plus de 25 ans en maître absolu sur l’univers de la presse en Côte d’Ivoire. " C’était une volonté politique de ne pas permettre l’éclosion de d’autres titres qui mettraient en péril l’autorité de l’Etat et surtout la cohésion sociale, chère au président Houphouët Boigny qui en avait fait le cheval de bataille de sa gouvernance. N’oublions surtout pas que c’était à l’époque du parti unique qui préconisait la pensée unique ", soutient Hervé Blagnon. Mais en 1990, le retour au multipartisme change la donne. Les nouveaux partis créés à cet effet veulent faire entendre leurs voix et surtout contredire et répondre au gouvernement. Le groupe Le Nouvel Horizon, proche du front populaire (FPI) de Laurent Gbagbo, Téré, La Nation sont autant de titres qui vont faire leur apparition sur le marché. " C’est ce qu’on a appelé le printemps de la presse ivoirienne. ", rapporte Hervé Blagnon.
La liste éditoriale reste inchangée
" On a cru avec la nouvelle situation, que Fraternité Matin allait changer sa position comme le demandaient les opposants d’alors, qui stipulaient que l’Etat, qui est l’entité suprême dans un pays et qui se doit d’être juste et partial envers tous les citoyens, ne pouvait pas se permettre d’avoir un organe de presse pour faire sa propagande. Ce sont plutôt les entités privées que sont les partis politiques qui sont habilités à faire cela, déjà que le parti au pouvoir avait son organe de presse, Fraternité Hebdo. Fraternité Matin était de trop, estimaient ces derniers ", continue Hervé Blagnon. Car malgré le retour du multipartisme, Fraternité Matin demeure un journal pro-gouvernemental avec tout ce que cela comporte. Cette situation reste inchangée jusqu’au double changement de pouvoir en 1999 (coup d’état du général Guéi Robert) et en 2000 (arrivée de l’opposant historique Laurent Gbagbo au pouvoir). On a pensé que les choses changeraient parce que ceux qui sont au pouvoir avaient toujours réclamé le changement de statut de Frat-Mat. Mais que nenni. Ce changement ne viendra pas au cours des 10 ans de règne de Laurent Gbagbo. Et puis survint la crise post-électorale en Novembre 2010.
Frat-Mat se radicalise
Deux camps se disputent la paternité du pouvoir. La violence verbale et physique s’installe à tous les niveaux de la société ivoirienne. Fraternité Matin, à l’instar des autres organes de presse, se laisse embarquer dans cette guerre. Les articles incendiaires se succèdent dans les colonnes du journal. La haine et l’insurrection sont au menu des opinions régulièrement publiées dans les pages de ce journal qui avait su faire preuve de modération tout au long de son existence. Cette nouvelle posture, pour le moins surprenante, va accentuer davantage la fracture sociale entre les Ivoiriens.
Depuis son retranchement au golf hôtel, le candidat déclaré vainqueur des élections par la Commission Electorale Indépendante (CEI) promet qu’une fois investi des sceaux de la république, il remédiera à cette situation. Promesse de politicien ? Acte de séduction ou tout simplement communication politique ? Investi comme chef de l’Etat depuis plus de huit mois, le locataire du Palais du Plateau a du mal à tenir cette promesse. Car Fraternité Matin d’être le journal pro-gouvernemental qui l’a été depuis sa mise sur le marché.
La rupture n’a pas eu lieu
" Les promesses politiques n’engagent que ceux qui y croient ", ironise Hervé Blagnon. C’est que la séparation entre le quotidien et l’Etat pour en faire un journal indépendant n’a pas encore été faite. " Et pis, en nommant un cacique et un radical comme Venance Konan au poste de directeur général de Frat-Mat, le chef de l’Etat a mis fin à toute idée de changement au niveau de ce quotidien ", se désole Hervé Blagnon. Et les premiers pas à la tête de ce journal de ce journaliste émérite mais reconnu comme un anti-Gbagbo donnent raison à tous les sceptiques quant à l’aboutissement de la réconciliation nationale. Les colonnes du journal sont hermétiquement fermées à l’opposition. Les éditos de l’actuel directeur général sont des pamphlets incendiaires. La part belle est faite au gouvernement et au parti au pouvoir. Bref, ce qu’on reprochait aux pouvoirs précédents se retrouve encore au sein de Fraternité Matin.
La réconciliation nationale en est sérieusement secouée. Pourvu tout simplement qu’elle n’en meure pas.