Site global
Cameroun
Côte d'Ivoire
SénégalQu’est-ce qui justifie la polygamie ? Chief Jolinom Tchoumba, prince traditionnel bamileké (de la région de l’Ouest Cameroun), explique à la lumière de la tradition pourquoi les ancêtres encouragent un homme à avoir plusieurs femmes. Il brandit la menace étrangère qui guette nos cultures africaines. Tous ces arguments ne cachent-ils pas l’égoïsme machiste et égocentrique des hommes africains ? Entretien.
Africavox.com : La polygamie tire-t-elle son origine des traditions africaines ou des religions monothéistes importées ?
Jolinom Tchoumba : En Afrique, la polygamie tire son origine de nos ancêtres. Ce n’est pas une quelconque religion qui est venue imposée la polygamie à nos populations. Lorsque votre frère décédait, ses enfants et sa veuve ne devaient pas rester comme ça, dans la rue. Il fallait les encadrer et leur donner à manger. Qui mieux que le frère du défunt peut hériter de cette famille ? En Afrique, on ne connait pas les couples de famille recomposées. Lorsqu’une femme a perdu son époux, elle est récupérée par le frère de celui-ci, elle ne part pas en secondes noces comme on le voit dans d’autres cultures. De même, lorsqu’un chef, qui est d’ailleurs toujours polygame, meurt, c’est son héritier qui " hérite " de tous ses biens, y compris de ses épouses. La seule différence est que le fils héritier du chef ne prend pas en épouse sa mère. Donc, de manière globale, la polygamie et ses ramifications dans nos sociétés traditionnelles africaines visent à sauvegarder la cohésion sociale car la famille chez nous est quelque chose de sacrée, il faut la protéger.
Africavox.com : Sauf que certains vous rétorqueront que les hommes taillent les lois et coutumes à leur dimension et au détriment des femmes…
J. T. : Vous savez, généralement en Afrique, nous sommes dans une société patriarcale. C’est de l’homme que découle la lignée, la génération. C’est l’homme qui est au centre de la société africaine pour une raison simple : c’est l’homme qui prend une épouse qu’il emmène dans la case familiale. Et lorsque l’épouse est là, elle perd son nom au détriment de son mari. Jusqu’à une époque récente, même les Européens avaient cette pratique. Pendant ce temps, la femme, lorsqu’elle va en mariage, perd son nom et fait des enfants pour sa nouvelle famille. C’est fort de ce constat que la société africaine est patriarcale.
Africavox.com : Pourquoi les parents continuent d’exercer des pressions sur leurs progénitures pour qu’ils soient polygames ?
J. T. : Les parents ne font pas pression sur les jeunes. Dans la tradition africaine, ce sont les parents qui décident du choix du partenaire d’un enfant. Parfois, des alliances se font entre deux familles alors que les enfants ne sont pas encore nés. Parfois, des alliances se font pour témoigner une gratitude envers une famille qui vous a sauvé d’une situation périlleuse. Le plus grand bien que l’homme puisse faire à ce moment, c’est d’offrir son enfant en mariage à son bienfaiteur. Aujourd’hui, ce n’est plus tout à fait la même chose. De manière générale, ce sont les enfants qui font leurs choix. Mais le choix des enfants doit se faire dans la limite des critères définis par la tradition et non par les parents. Lorsqu’on éduque nos enfants, on leur apprend ces choses lorsqu’ils sont adolescents.
Africavox.com : Donc, malgré le brassage culturel, les parents doivent choisir les femmes de leurs enfants, voire leur imposer la polygamie ?
J. T. : Retenez que tout ce que le parent fait, c’est pour le bien de ses enfants. Lorsqu’un enfant emmène une femme chez ses parents, il ne connait pas forcément les antécédents de cette famille : est-ce une famille sérieuse ? Est-ce une famille impulsive ? Sanguine ? Traine-t-elle des malédictions ? Est-ce une famille sorcière ? Etc. Lorsque vous prenez une femme dans un village lointain, qui connait véritablement sa famille ? Personne. Ça fausse les règles du jeu. En ce qui concerne la polygamie, à notre époque ça ne posait pas de problème. Aujourd’hui, il faut passer devant l’officier d’Etat civil qui vous demande le régime matrimonial (monogamique ou polygamique). Or, le jeune ne peut bloquer son avenir avec une femme en mettant " monogamique " ! Si après quelques mois, on se rend compte que cette femme est infertile, qu’elle ne peut pas perpétuer la lignée de l’homme, il faut une seconde, voire une troisième épouse. L’objectif, c’est de perpétuer la lignée, sinon elle meurt et on oublie tout ce que les autres ont fait en amont.
Africavox.com : La polygamie n’est-elle la matérialisation du fait que l’homme ait le droit de prendre plusieurs femmes tout en empêchant sa femme d’avoir plusieurs maris ?
Jolinom Tchoumba : Aussi loin que nos traditions remontent, je ne me souviens pas avoir entendu qu’une femme ait plusieurs maris. C’est même une malédiction, c’est condamné dans nos traditions. Il faut respecter les valeurs africaines, surtout dans un contexte où les valeurs étrangères sont en train de détruire nos enfants et menacent notre culture.